En Quête De Couleur Locale – Une Leçon Inoubliable

bonjour021217En Haïti (et peut-être aussi dans d’autres pays), “bonjour” est un petit mot magique, une espèce de sesame qui ouvre toutes les portes.
S’adressant à quelqu’un, même sur un ton des plus courtois, si on néglige de le gratifier de cet indispensable “bonjour”, non seulement on passe pour un malappris, mais encore on court le risque de n’obtenir aucune réponse.
A la radio ou à la télévision, quatre-vingt-dix fois sur cent, annonceurs ou présentateurs devront attendre l’accomplissement de cette inévitable formalité, avant de pouvoir entrer dans le vif d’une interrogation : “Avant de répondre à votre question, souligneront la plupart des personnes interviewées, permettez-moi tout d’abord de dire bonjour aux auditeurs ou aux téléspectateurs “.
Il y a de cela une cinquantaine d’années, m’étant rendu d’urgence dans un Bureau de l’Administration Publique, je m’adressai en toute candeur et en toute confiance à un jeune employé au visage avenant qui, un roman policier de la Série Noire en main, semblait se livrer à une passionnante lecture. Ayant rapidement choisi les termes les plus polis de mon distingué vocabulaire d’homme bien élevé, j’entamai ainsi ma prise de contact :
– Je suis vraiment désolé de vous déranger, Monsieur. C’est au sujet d’une lettre que votre Département m’a fait parvenir hier. Je m’appelle…
Pas une syllabe de réponse, pas un hochement de tête pour m’encouragerà poursuivre mes doléances, pas même un furtif regard de civilité. Rien. Un épais mutisme. J’aurais mieux fait de parler à un mur, ou à une chaise.
Je n’insistai pas, car j’avais la certitude que ce lourd silence méprisant qui venait d’accueillir mon entrée en matière, était tout simplement imputable au grand intérêt suscité par le polar à l’endroit de ce lecteur “sinécuriste”.
Je dirigeai mes pas vers un autre employé à tête grisonnante, et, avant de lui faire part de l’objet de ma visite, je lui demandai si son collègue lecteur était sourd, muet, ou plutôt trop absorbé par son roman policier, pour daigner me prêter même une légère attention.
– C’est bien simple, Monsieur, m’expliqua-t-il. Vous avez omis de lui dire bonjour, et il est tellement formaliste que cette incartade l’a profondément ulcéré. A moi aussi, vous n’avez pas dit ” bonjour” , mais je ne vais pas en faire tout un drame.
L’employé offensé, qui avait tout entendu, se mit debout avec une mauvaise humeur non contenue, et me fit la leçon sur un ton assez rude, et quelque peu suffisant :
– Je ne vous connais pas, Monsieur. Je suis certain de n’avoir jamais dormi sous le même toit que vous. Et ce matin, nous n’avons pas pris notre café ensemble. Par conséquent, vous étiez tenu de me dire “bonjour”. Les principes les plus élémentaires d’une bonne éducation nous apprennent dès notre enfance que “bonjour” est utilisé comme une formule de salutation, et doit se prononcer avant toute prise de contact entre humains. L’absence de ce petit mot s’apparente à un comportement grossier, et dénote chez celui ou celle qui l’omet habituellement, un homme ou une femme dont l’éducation serait à refaire.
Abasourdi par tous ces beaux préceptes de savoir-vivre et de bonnes manières, qu’on venait de me jeter doctement sur le crâne, et, s’il vous plaît, avec une brusquerie manifeste, je ne fis aucun commentaire. Je me contentai tout simplement de “tuiper” imperceptiblement et haïtiennement, tout en fusillant mon intraitable redresseur d’impolitesse, d’un regard hostile et exaspéré. C. D.

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